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L’Ukraine, une crise sous influence

11.07.2014 - 15:13
On sait bien aujourd’hui que la première révolution orange d’Ukraine, en 2004, fut conçue et mise en œuvre par les États-Unis, sur un modèle de subversion civile non-violente, testé avec succès en Serbie (2000) et repris ensuite en cascade depuis la Géorgie jusqu’aux récents Printemps arabes (cf. market n° 111).

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Dix ans plus tard, on assiste donc à un remake, avec les mêmes protagonistes du département d’État américain, de l’OTAN et de l’Union européenne. Tout le réseau des fondations paraétatiques utilisées en 2004 et financées par les États-Unis, est à nouveau à la manœuvre. Tous leurs hauts responsables américains, dont l’omniprésent John McCain, sont à nouveau impliqués. Et peu importe si cette fois il y a eu des morts en grand nombre parmi les manifestants de la place Maidan, tués par des snipers de leur propre camp. Cette provocation, classique dans l’histoire des manipulations, a en effet été reconnue par Umas Paet, ministre des Affaires étrangères d’Estonie, en ces termes : «c’étaient les mêmes tireurs embusqués qui ont tué des gens des deux côtés». «Là-bas, ils pensent de plus en plus que ce n’était pas Ianoukovitch (ndlr. le président destitué d’Ukraine) qui était derrière les snipers mais quelqu’un de la nouvelle coalition».

On aura donc assassiné froidement pour émouvoir et désigner le pouvoir en place comme responsable. Le 22 février 2014, on renversa d’autant plus facilement le président Ianoukovitch qu’on avait fait de lui un meurtrier. Il est vrai que l’un des pères héroïques de ces « révolutions colorées », le colonel Robert Helvey, vétéran de la guerre de Corée et spécialiste de la subversion politique, n’a jamais fait de la violence un interdit dogmatique absolu. Voici son opinion profonde sur l’insurrection non-violente : pour lui, « un mouvement non-violent n’est pas un mouvement pacifique. C’est un mouvement qui s’inspire des techniques du combat militaire avec des moyens d’action civique ».

Sniper pro-européen tirant sur les forces de l’ordre à Kiev (18 février 2014)

Peu importe également qu’après avoir destitué Viktor Ianoukovitch, on ait ouvert le gouvernement provisoire ukrainien à l’extrême droite la plus dure. Celle des partis Svoboda, Pravy Sektor et UNA-UNSO. Tout le monde semble très satisfait de retrouver les dirigeants de ces partis à des postes stratégiques comme la défense, la sécurité intérieure, l’anti-corruption, la justice (procureur général), ou encore l’agriculture.

Il est vrai que ni les États-Unis, ni l’Union européenne, qui les ont directement désignés ou adoubés, n’en sont à une contradiction morale près. Par exemple, en décembre 2012, le Parlement européen avait adopté la résolution 2012/2889 (RSP) dans laquelle il constatait « la montée du sentiment nationaliste en Ukraine, qui s'est traduit par le soutien apporté au parti Svoboda ». Il en tirait alors une conclusion logique, en invitant explicitement « les partis démocratiques siégeant à la Verkhovna Rada (ndlr : parlement ukrainien) à ne pas s'associer avec ce parti, ni à approuver ou former de coalition avec ce dernier ». C’est pourtant un gouvernement de coalition avec Svoboda qui est en place et reçu avec les honneurs dans toutes les capitales européennes, ainsi qu’à Washington. Où est passée la logique ?

Pour des raisons que l’Histoire commentera, il fallait donc réussir coûte que coûte et très vite. Alors on engagea des moyens financiers colossaux : 5 milliards de dollars ont été investis en opérations d’influence et de déstabilisation pour conserver l’Ukraine dans le giron américain. C’est Victoria Nuland, sous-secrétaire d'État américaine pour l'Europe et l'Eurasie (rendue célèbre par son « Fuck the EU »), qui en a révélé le montant à Washington, lors d’un symposium consacré à l’Ukraine et sponsorisé notamment par Chevron, Exxon et Monsanto. Il est vrai que ces trois groupes ont des investissements tout aussi colossaux à faire fructifier en Ukraine, dans le gaz de schiste et la culture du blé transgénique.

Mais les intérêts économiques ne sont pas les seuls en jeu dans cette crise qui est la plus grave depuis la guerre Froide. Plusieurs niveaux d’influence s’entremêlent. Ils sont notamment : idéologiques, institutionnels, énergétiques, militaires, linguistiques, historiques ou encore religieux. Le format de cette courte analyse ne permet pas de tous les passer en revue. Nous nous arrêterons aux aspects idéologiques et institutionnels, qui sont, à ce jour, les moins traités dans la grande presse.

L’idéologie des révolutions colorées

C’est sans doute George Soros qui exprime la forme la plus aboutie de cette idéologie des « révolutions colorées », dont il a été un acteur essentiel. Il part du constat que le modèle des États souverains ne fonctionne plus dans une économie globalisée. Pour lui, les acteurs économiques de la globalisation ne se sentent tenus par aucune règle nationale et possèdent en outre le pouvoir de corrompre. De cette observation simple et acceptable, il tire des conclusions beaucoup plus discutables. La solution serait pour lui d’instituer une nouvelle gouvernance globale, qui ne serait plus contrôlée par des individus, qu’il considère comme étant faillibles par nature. Il propose un contrôle toujours collectif, organisé en ONG fonctionnant en réseaux et même en réseaux de réseaux (méta-réseaux), dont l’Internet serait le modèle parfait. C’est cela qu’il nomme la « société civile ». Et ça tombe bien, puisqu’il est à la tête d’une des plus grosses multinationales d’ONG du monde. Certains vont jusqu’à affirmer que son réseau d’ONG préfigure déjà les institutions du gouvernement mondial dont il rêve. Parmi les milliers de fondations qu’il contrôle et finance, on retrouve notamment: Open Society Institute, International Crisis Group, Amnesty International, Human Right Watch, Project Syndicate, Arabic Media Internet Network, le Collectif contre l'islamophobie en France, etc.

George Soros, John McCain, Davos 2014

Mais quelle est la légitimité de ces groupements qui ne rendent aucun compte ? Qui représentent-ils si ce n’est des projets ? Comment se décident leurs flux financiers ? Quels sont les processus de recrutement et de décisions internes ? Tout cela reste absolument opaque. L’important, c’est l’ennemi à abattre : le modèle démocratique des Lumières avec son individualisme, sa séparation des pouvoirs, ses États-nations, leurs frontières et les sentiments patriotiques qu’ils font vivre. Et s’il invoque sans cesse la démocratie, c’est seulement comme « mécanisme qui permet de prendre des décisions collectives », c’est-à-dire une sorte de technocratie consultative assez voisine de la Commission européenne mais débarrassée de toute souveraineté populaire locale. Sinon, ce serait prendre le risque qu’une telle souveraineté populaire décide, un jour, de changer de système librement…

Le projet des révolutions colorées, c’est donc la promesse d’un régime qui ne se réfère qu’à lui-même. En politique, on appelle ça un système totalitaire.

La même dimension idéologique autoréférentielle est clairement affichée sur le site du Département d’État américain, dont la mission officielle est de: « Promouvoir la liberté au bénéfice du peuple américain et de la communauté internationale, en aidant à construire et maintenir un monde plus démocratique, sûr et prospère, composé d'États bien gouvernés qui répondent aux besoins de leurs populations, réduisent la pauvreté généralisée, et agissent de manière responsable au sein du système international ».

Tout cela est truffé d’implicites qui ne veulent dire qu’une chose : se conformer au modèle américain, lui ouvrir des marchés et si nécessaire des bases militaires. Fort bien pour ceux qui s’y plaisent. Mais qu’en est-il pour ceux qui divergent ? La réponse vient de Barack Obama lui-même. Par décret présidentiel du 6 mars 2014, il ordonne le gel des avoirs de toute personne soutenant une opposition au gouvernement provisoire ukrainien. Pourquoi ? Parce qu’il considère cela comme « une menace inhabituelle et extraordinaire pour la sécurité nationale et la politique étrangère des États-Unis ». Et il ajoute que les États-Unis sont en état « d’urgence nationale pour faire face à cette menace ».

Au moins les choses sont claires : ne pas être d’accord avec une révolution orange bis est une menace pour la sécurité nationale américaine… On a beau conserver de bons sentiments pour les États-Unis, une ligne rouge est à nouveau franchie. L’important n’est plus la démocratie mais l’allégeance forcée aux intérêts américains. Mais alors, qui peut garantir un droit au désaccord avec les États-Unis ? Quelle est l’institution indépendante qui peut encore se confronter aux États-Unis pour simplement questionner la légitimité du gouvernement provisoire ukrainien ? Et si l’ONU contredisait la vision de Washington, serait-elle aussi « une menace inhabituelle et extraordinaire pour la sécurité nationale et la politique étrangère des États-Unis »? C’est toute la question de la refonte des institutions internationales qui est posée.

L’enjeu institutionnel

Indépendamment du fait que le choix du gouvernement et du président du parlement ukrainien se soit fait par téléphone entre Victoria Nuland et son ambassadeur à Kiev, ce nouveau régime a pris le pouvoir par un renversement du précédent, sans se conformer à aucune procédure constitutionnelle ni à l’accord politique d’union nationale du 21 février 2014, cosigné par trois ministres européens (cf. Chronique de Flavien de Muralt, p. 11-12 de ce numéro). Ni le parlement ukrainien, ni les représentants des partis signataires de l’accord précité n’avaient de base légale pour destituer le président Viktor Ianoukovitch. Renverser un président de la sorte, c’est techniquement un coup d’État.

Les conséquences sont très importantes en droit, puisque légalement Ianoukovitch demeure bel et bien président d’Ukraine. En Ukraine, on pourrait néanmoins arguer que c’est la rue qui a donné sa légitimité au nouveau pouvoir. Mais alors, on confirmerait qu’il s’agit d’un processus révolutionnaire, puisqu’aucun vote populaire ne l’a sanctionné et que rien ne dit que ce nouveau pouvoir précis aurait été choisi par les électeurs. Là encore, l’histoire nous dira pourquoi il a fallu soudain se précipiter. Mais le droit constate objectivement un vide qui offre la possibilité de rebattre toutes les cartes institutionnelles du pays, y compris en Crimée. Or, c’est dans cette brèche que s’est engouffré sans attendre Vladimir Poutine et son armée anonymisée. Il a le sentiment d’avoir le droit pour lui dans son attitude face à la Crimée. Car de deux choses l’une : soit Ianoukovitch est toujours président et il avait le pouvoir d’appeler des troupes amies sur son territoire dans un contexte insurrectionnel, ce qu’il a fait. Soit il ne l’est plus et c’est la preuve qu’une révolution a bien eu lieu et que les institutions du pays ont changé. La Crimée a dès lors le droit de ne pas se reconnaître dans le nouveau régime révolutionnaire, qui plus est, hostile à la communauté russophone dont elle est majoritairement composée. Il ne lui reste alors qu’à s’engager dans un processus d’autodétermination, en commençant par déclarer son indépendance.

Et c’est là que Poutine dispose d’un atout maître, qu’il gardait bien au frais depuis les 78 jours de frappes aériennes de l’OTAN sur la Serbie, en 1999. Cet atout, c’est la déclaration d’indépendance du Kosovo du 17 février 2008. Il se trouve en effet que, par un avis du 22 juillet 2010, la Cour internationale de justice de l’ONU l’a estimée conforme au droit international. Du coup, pas moins de 108 des 193 États membres de l’ONU, dont 23 États de l’Union européenne, ont reconnu l’indépendance du Kosovo. Ce faisant, ils ont entériné la nouvelle doctrine de la Cour de justice.

Vladimir Poutine est donc fondé à se demander en quoi le cas de la Crimée serait si différent, dans ses principes, de celui du Kosovo ; pourquoi, si les États-Unis, la France et le Royaume-Uni, purent reconnaître le Kosovo le jour même de son auto-détermination, la Russie et d’autres pays n’auraient pas ce même droit pour la Crimée? Et si les États-Unis furent si pressés d’installer au Kosovo leur pharaonique base militaire de Bondsteel, ils devraient fort bien comprendre que la Russie ait à cœur de conserver ses bases navales historiques de Sébastopol. Mais ce ne fut pas le cas. Alors qu’elle l’avait célébrée pour le Kosovo, la Maison-Blanche s’est empressée de contester à la Crimée sa déclaration d’indépendance, en arguant qu’elle serait contraire au droit international, en y ajoutant la menace. Mais alors qui suivre? Washington ou la Cour de justice internationale ? Cette crise révèle ainsi un dysfonctionnement majeur des institutions internationales, puisqu’au gré des intérêts stratégiques en jeu, une autodétermination est louable alors qu’une autre est blâmable. Dès lors, il ne faudra pas s’étonner de voir le président Poutine tenir bon et proposer une réforme en profondeur du système. Il l’a sans doute anticipée de longue date. Cela pourrait même lui permettre de solder un armistice qui ne l’a jamais été, celui de la Guerre froide.

À côté de cet agenda qui émerge déjà dans le discours diplomatique russe, les enjeux géostratégiques immédiats demeurent, au premier rang desquels figure la concurrence sur la livraison du gaz à l’Europe et le contrôle militaire de la mer Noire. On se rappellera simplement que la Russie fournit à l'Europe 30% de son gaz. Un chiffre qui pourrait plus que doubler dans les 15 ans, au regard de l’épuisement des gisements de la mer du Nord. Alors l’Europe s’active à diminuer sa dépendance, notamment grâce au gaz de schiste dont l’extraction est confiée aux Major américaines (Chevron, Exxon) et britannique (BP), ou encore grâce aux gisements de la mer Caspienne, également sous contrôle américain. Quant aux gisements du Qatar, ils attendent impatiemment le renversement de Bashar el Assad pour transiter via la Syrie et la Turquie, ce qui reste impossible tant que la Russie le soutient. Et pour ce faire, sa base navale de Sébastopol lui est vitale. En évinçant Ianoukovitch, on allait, à l’évidence, accélérer le processus.

Arnaud Dotézac

Nicolas, 15-07-14 14:54:
Mr Dotézac il semblerait que votre article redevienne d'actualité... affaire à suivre

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